Savoir dire non

La construction du "non" dans l'enfance


Il constitue dès l’enfance un marqueur d’affirmation de soi. Encore aujourd’hui, on considère ce petit mot comme un signe d’opposition de l’enfant face à ses parents. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’il existe une « phase » durant laquelle le tout-petit va systématiquement s'opposer à tout ce que ses parents vont lui proposer ? On y voit là une défiance de l’autorité parentale.


L’enfant se construit effectivement en partie grâce à l’opposition, mais trop souvent ce terme est synonyme de conflit. D’ailleurs, les parents peuvent se sentir affaiblis, voire incompétents dans leur pouvoir éducatif, à cause de ces refus répétés de leur enfant. Les petites scènes quotidiennes où l’enfant refuse de manger ce qu’on lui a préparé, ne veut pas monter dans la voiture, ou ne veut pas descendre du manège, sont autant de moments où se rejoue ce qu’ont vécu eux-mêmes les parents durant leur enfance.


Peut-être avez-vous eu des parents permissifs face auxquels vous pouviez imposer vos refus ou vos demandes en obtenant gain de cause. Au contraire, vos parents faisaient peut-être preuve d’autoritarisme au point que vous n’osiez pas refuser quoi que ce soit. Et peut-être avez-vous vécu tantôt l’un ou l’autre de ces contextes familiaux, selon des degrés divers.


Ce qui est certain, c’est que le modèle parental avec lequel nous avons grandi influence notre manière d’être parent à notre tour. Le refus du petit enfant est encore aujourd’hui vu comme au mieux la preuve d’un tempérament affirmé qui ne se laisse pas faire, au pire comme de l’effronterie et de l’impolitesse. On le voit, durant l’enfance, oser dire non n’est pas toujours facile : cela fait douter l’adulte de son ascendant sur l’enfant.


S'opposer ou refuser, que cela vienne d’un enfant ou d’un adulte, est donc un acte qui n’a pas le même poids que dire oui. Nous ne sommes pas aussi libres que nous le voulons de refuser. Combien de fois n’avons-nous pas entendu : « Oh, tu pourrais quand même faire un effort et accepter ? Qu’est-ce que ça te coûte de dire oui ?» Alors nous nous retrouvons soumis à nos peurs refoulées et nous cédons même si nous savons dans notre for intérieur que nous ne voulons pas du tout de ce choix.


Des peurs refoulées


Dans ce qui nous retient d’oser dire non, il y a la peur que cela soit perçu comme un signe d’opposition, d’exclusion ou de rejet. Si je refuse, l’autre va se sentir offensé, vexé. Il risque de ne plus vouloir de moi, de mal me juger. J’ai peur de le décevoir et qu’il m’en veuille, voire pire : qu’il me déteste et ne m’aime plus. Répondre négativement à une proposition de sortie, à une proposition de travail, à une demande de service… ce sont autant de situations où nos peurs nous font croire que notre décision va forcément impacter la relation.


Celui qui dit non est en un certain sens un peu égoïste à nos yeux. Il ne tient pas compte de ce que son interlocuteur lui demande, il ne veut pas lui faire plaisir. Voilà comment nous réduisons une grande partie du temps les questions qui attendent de nous de nous positionner : des questions où répondre positivement ferait plaisir à l’autre et nous maintiendrait dans son estime.


Nous plaçons un enjeu fallacieux derrière ce qui devrait rester une question avec un choix librement consenti. Selon les situations, il est bien sûr plus ou moins facile de relativiser la conséquence d’un refus. Parfois la pression est telle qu'oser dire non semble absolument inenvisageable. Par contre, si nous avons du mal à refuser, même dans des situations anodines, nous avons intérêt à nous défaire de l’idée que cela fait de nous une mauvaise personne.


Une première chose à faire pour sortir de cette peur ou appréhension est de lister les situations et les personnes concernées par cette crainte. Que redoutons-nous de cette personne ou de cette situation ? Que croyons-nous à son sujet ? Pourquoi est-ce que nous lui laissons le pouvoir de nous influencer au point de nous priver de notre libre arbitre ? Quelles sont les bases de cette relation ? Il y a des chances qu’elle soit fondée sur la peur et non sur la confiance.


Peut-être que nous rejouons avec cette personne, à travers cette relation, ce que nous avons vécu durant l’enfance avec un proche ou un parent. Est-ce que nous avons déjà osé dire non et quelles en ont été les conséquences ? Il est fréquent qu’une seule situation mal vécue ancre en nous la croyance que c'est dangereux pour nous. Nous mettons alors en place un schéma cognitif et comportemental qui nous fait associer le refus à un inconfort émotionnel. Pour nous protéger et éviter de revivre cette situation souffrante d’autrefois, nous disons alors systématiquement oui.


L'affirmation positive


Nous imaginons difficilement un scénario de refus qui serait pacifié. Pourtant dans l’absolu, le non et le oui devraient être à égalité et nous devrions pouvoir donner notre avis sans nous préoccuper des autres.


S’affirmer positivement, c’est se sentir libre de communiquer en respectant ce qui est important pour nous sans manquer de respect à autrui. C’est une compétence sociale indispensable pour gérer au mieux les moments où oser dire non s’avère vraiment délicat.


Dans nos façons de communiquer, on peut distinguer trois profils généraux qui correspondent à trois attitudes.


Le comportement passif


Une personne au profil passif va penser et agir en fonction d’autrui. Elle va dire oui pour ne pas déplaire, par peur de ne plus être aimée de l’autre personne ou bien par peur d’être rejetée. Elle laisse finalement l’autre décider pour elle et n’ose pas exprimer ses propres ressentis ni son point de vue. Oser dire non est difficile.


Au bout du compte, se comporter ainsi engendre de la frustration de ne pas être compris ou entendu, de la colère envers les autres mais aussi envers soi-même. « Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’affirmer ? » se demande cette personne.


La plupart du temps, c’est parce qu’elle confond affirmation de soi et égocentrisme. Elle va tout faire pour les autres en pensant que c’est mieux ainsi. Elle manque de sécurité intérieure, c’est à dire du socle qui fonde l’estime et la confiance en soi. Ses actes dépendent majoritairement du regard des autres. Elle leur en veut de ne pas la comprendre, mais comment pourraient-ils deviner que sous son « oui » poli se cache de l’énervement ?


Le comportement agressif


C’est la facette inverse du comportement passif. Il y est directement associé puisque comme nous l’avons vu, ne pas oser dire non nourrit le ressentiment et l’énervement. Le comportement agressif se révèle alors quand une goutte d’eau fait déborder le vase. La personne a tellement retenu ce qu’elle pensait qu’il arrive une occasion où elle va s’exprimer sur un ton agressif, voire avec des paroles blessantes. Jusqu’ici, elle avait toujours dit oui sans exception.


Typiquement, c’est le genre de comportement qu’on rencontre chez les personnes qui rendent service à tout le monde tout le temps. Et puis un jour, parce que trop c’est trop, toute leur frustration contenue explose. Elles vont s'opposer en s’emportant et vont accuser les autres de profiter d’elles. Lorsque nous en arrivons à de telles explosions, c’est tout simplement que nous ne nous sommes pas écoutés avant. Et nous ne nous sommes pas sentis écoutés, car nous n’avons pas livré le fond de notre pensée.


La première conséquence est que les autres sont désarçonnés par ce revirement de comportement. La deuxième est que la personne va s’en vouloir de s’être emportée. Elle risque alors de retourner à un comportement passif. Ainsi, elle oscille entre ces deux types de communication : passif ou agressif. Elle a du mal à se positionner en tenant compte seulement d’elle-même.


On retrouve ce schéma comportemental dans les relations de type sauveur-sauvé. Le triangle de Karpman s’active alors : l’un vient constamment en aide à l’autre et celui-ci soumet l’aidant. Mais parfois, l’équilibre est renversé à cause des tensions sous-jacentes. Celui qui était victime devient à son tour sauveur et prend l’ascendant sur son persécuteur.


Le comportement affirmé


Ce cas de figure correspond à la forme idéale de communication. Une personne affirmée a confiance en elle et son estime reste la même quel que soit le jugement des autres sur sa personne. Par conséquent, elle se sent libre de s'affirmer. Elle sait que sa réponse n’a rien à avoir avec la valeur qu’elle accorde à la relation avec l’autre. Elle sait aussi que si justement l’autre personne prend mal un refus, c’est que cette dernière se sent en insécurité et confond oser dire non à quelqu’un avec rejeter quelqu’un.


La personne affirmée ne cherche pas systématiquement à justifier ses choix auprès d’autrui. Cela ne veut pas dire qu’elle est insensible aux demandes de l’autre ou qu’elle est égoïste. Elle sait simplement que plus elle agira en accord avec elle-même, plus elle aura de chances d’être respectée par l’autre.


En effet, si nous disons oui ou non sans que cela corresponde à notre propre vérité, nous demeurons dans un flou qui affecte nos relations. Les autres ne savent pas vraiment à qui ils ont affaire, si ce n’est à une personne toujours arrangeante.


Au contraire, avec quelqu’un d’affirmé, nous pouvons avoir confiance dans le fait qu’elle ne va pas agir uniquement pour nous faire plaisir. Nous ressentons alors plus de fiabilité dans la communication et nous avons du respect pour cette personne, simplement parce que nous voyons qu’elle se respecte elle-même. L’affirmation de soi est la clé pour des relations plus authentiques où nous pouvons être nous-mêmes sans porter un masque de faux-self en permanence.


La communication non violente : apprendre à "oser dire non"


La communication non violente (CNV) constitue un outil de choix pour travailler l’affirmation positive. Elle nous donne des clés pratiques pour nous sentir plus en cohérence entre nos paroles, nos actes et nos pensées. Quand nous sommes confrontés à la peur de refuser, nous pensons en premier lieu que nous devons faire face à l’autre pour ne pas céder du terrain. Nous imaginons aussi qu’il est responsable en partie ou en totalité de notre incapacité à nous affirmer positivement.


La communication non violente nous amène à changer de regard sur notre façon d’échanger. Elle nous rend plus responsable en nous amenant à conscientiser nos comportements. Cette méthode demande avant tout de communiquer différemment avec soi-même : reconnaître nos jugements, nos automatismes, nos fausses croyances. Il s’agit donc de ne pas être violent avec soi d’abord, avant d’envisager d’appliquer la CNV avec les autres. On peut commencer par s’auto-observer : comment je vis le refus des autres ? Est-ce que je leur en veux s’ils me disent non, est-ce que je leur laisse vraiment le choix? Quelles parts de moi se trouvent contrariées par le refus des autres ?


Ce n’est pas toujours évident mais en suivant les quatre étapes de la CNV, nous pouvons progressivement adopter d’autres habitudes pour "oser dire non".


Observer


Chaque fois que se présente une situation où nous souhaitons nous opposer, observons ce qui se passe en nous. Comment se manifeste cela dans notre corps, dans notre tête ? Quelles sensations, émotions et pensées nous traversent ? Cela nous appartient en propre : la demande de l’autre n’est qu’un déclencheur de notre réaction. Observer permet déjà de se détacher de l’idée que l’autre veut à tout prix qu’on dise oui et ne nous laissera pas le choix.


Dire son sentiment


Si la demande nous gêne ou nous surprend, nous sommes en droit de le préciser à l’autre. Dire simplement que nous sommes pris de court, que nous ne savons pas quoi répondre dans l’instant, c’est déjà s’autoriser à ne pas répondre « oui » tout de suite et à nous laisser le temps de prendre la bonne décision et "d'oser dire non" si nous le souhaitons.


Exprimer son besoin


Nous sommes aussi autorisés à hésiter. Trop souvent, nous croyons qu’il faut fournir une réponse rapide et définitive. Or, parfois nous avons besoin de précisions pour acter notre choix. Pourquoi ne pas demander à l’autre des détails sur ce qu’implique sa proposition ? Qu’est-ce que nous serons amenés à faire ? Que ce soit pour garder des enfants à l’improviste, accepter de remplacer un collègue, nous avons intérêt à énoncer ce qui nous manque pour nous décider.


Demander sans exiger


Cette étape est utile dans le cas où nous pouvons espérer un compromis c’est à dire accepter la demande de l’autre mais à condition qu’il tienne compte de nos besoins. Cette étape délicate demande de rester dans l’ouverture et de formuler positivement sa demande. Elle exige aussi que nous soyons cohérents : si l’autre ne peut pas arranger les choses pour faciliter notre « oui », alors nous revenons à nos besoins encore une fois.


Oser dire non maintenant n’empêche pas de dire oui plus tard. C’est une chose que l’on peut signifier à l’autre pour lui montrer qu’on reste disponible et à l’écoute, dans le cas où sa demande nous semble légitime et respectueuse vis-à-vis de nous.


Refuser pour faire de vrais choix


Plutôt que de considérer le non comme une porte qu’on ferme, voyons les choses autrement : savoir faire le tri entre ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas, c’est être capable d’effectuer de vrais choix et de saisir les opportunités qui nous correspondent vraiment.


Observons à quoi nous disons oui dans nos vies : qu’est-ce qui nous anime, vers quoi voulons-nous aller ? Avancer vers cela demande inévitablement de refuser d’autres choix, des plus anodins aux plus importants. Nous avons intérêt à cerner précisément les raisons de nos peurs de s'affirmer et savoir quelles sont nos limites. Il s’agit de progresser vers un état de congruence, c’est à dire d’être cohérent entre ses pensées, ses paroles et ses actes. C’est cela qui permet de tracer un parcours de vie aligné avec ses désirs profonds.


Apprendre à refuser constitue un apprentissage en soi. Pour la majorité d’entre nous cela n’est pas acquis durant l’enfance mais tout reste encore possible à l’âge adulte. En nous affirmant petit à petit de manière positive, nous nous rapprochons de ce qui compte véritablement pour nous. Nous gagnons en sécurité intérieure et nous pouvons oser dire non en conscience et dans le respect des autres et de nous-mêmes. Refuser, quand cela est fait dans cet état d’esprit, c’est un acte d’authenticité qui nous amène des relations plus authentiques et nous donne l’opportunité de dire un grand oui à ce qui résonne vraiment en nous.




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